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THIES : Voici le détenu innocenté après 11 ans de détention

THIES : Voici le détenu innocenté après 11 ans de détention

Malgré son retour à la liberté, Saliou Thioune alias Zale peine à oublier son horrible vécu carcéral. Il vit son statut d’ex-détenu comme un fardeau. Emprisonné alors qu’il n’avait que 25 ans, il ressort innocenté après un trou de 11 ans dans son «Cv». Sorti de l’ombre, cet ex-ennemi public n°1 réapprend à vivre et tente de faire figure d’exemple en matière de réinsertion.

Il est entré en prison à 25 ans. Il en est ressorti à 36. Saliou Thioune alias Zale, ancien détenu, a été libéré le 11 juillet 2018 par la Chambre criminelle de Thiès. Onze longues années durant lesquelles sa vie a été suspendue, mise entre parenthèses. Pendant les deux premières années, Zale s’abrutissait au travail pour exister, convaincu de ne plus avoir d’avenir. «J’ai d’abord passé dix ans à Rebeuss, sans être jugé. C’est par la suite qu’on m’a transféré à Thiès où j’ai fait un an et quelques mois», explique-t-il la voix tremblotante.

Zale est un jeune homme sans histoire. Il tient ses origines de Guinguinéo (région de Fatick). L’homme se distingue par sa noirceur et sa taille mannequin. Célibataire sans enfant, ses yeux sont  assombris par l’obscurité dans laquelle il a baigné pendant plus d’une décennie. Atypique, timide…, les qualificatifs peuvent s’enchaîner à perte de vocabulaire rien qu’en évoquant son parcours.  «C’est un innocent victime d’erreur judiciaire. Il n’est pas saint d’esprit et les gardes pénitentiaires peuvent en témoigner. Il était employé dans la prison et ses activités se limitaient à remplir des bidons d’eau, à faire du café et des taches réservées aux personnes qui ne jouissent pas de toutes leurs facultés mentales. Il ne parlait presque pas», témoigne Ibrahima Sall, président de l’Association pour le soutien et la réinsertion sociale des détenus (Asred).  «Je l’ai connu à la prison de Thiès. C’est un jeune très dynamique qui servait le café aux détenus à l’occasion des évènements religieux. Le directeur de la prison de Thiès de l’époque, le commandant Boubacar Diatta, avait promis qu’il allait donner instruction au major de la prison de l’interner dans un établissement psychiatrique», confie son ex-voisin de cellule M. Barry.

Libéré il y a 2 ans, son histoire est celle d’un ancien ennemi public n°1 accusé à tort. D’avoir été au mauvais endroit au mauvais moment a fait de lui le coupable idéal. Le 13 février 2007, il tombe sur une rafle à la plage de Bargny, menée par des gendarmes de la brigade de Rufisque, alors qu’il vendait du «Café Touba».  

Coupable idéal

Commence alors pour Zale un parcours carcéral en forme d’exorcisme. Il tente même d’abréger sa vie. La tentation du suicide reviendra à plusieurs reprises, jusqu’à la prise de conscience qui lui vient comme un éclair. Le plus dur pour lui a été l’absence de nouvelles de ses proches qu’il n’a pas eu le temps d’aviser.«Je l’ai rencontré à Rebeuss où j’ai été injustement détenu pour recel, c’était entre 2013 et 2015. On a partagé la chambre 14 durant plusieurs mois. Il n’a jamais reçu de visite car ses parents n’ont jamais su qu’il était en prison. On avait même demandé au rappeur Abdou Karim Guèye qui l’a trouvé en prison en 2014 de retrouver sa famille après sa libération. Même des membres du mouvement Y en a marre informés de son cas ont essayé sans succès d’aviser ses parents», confie M. Sall. 

En prison, Zale égrène ses journées, son emploi du temps millimétré. Tout tourne autour du triptyque : sport, bavardage et promenade. Pas de visite de ses parents ni de ses amis pour tromper l’ennui. Seul le parloir de la prison où les détenus reçoivent des visites, pouvait le faire sortir de sa torpeur. Huit ans plus tard, on lui annonce son procès. Il comparaît devant la Cour d’assises (devenue Chambre criminelle), en 2014. Mais son jugement sera ajourné, en raison d’un «dossier incomplet». Et l’attente d’un procès se poursuivra pendant trois ans encore. Zale entame alors une grève de la faim, pour protester contre sa longue détention. Coup de chance : le voilà qu’il décroche une nouvelle date pour son jugement, en mai 2017.  Curieusement, son nom sera retiré de la liste, à la dernière minute. Sans explication. Jusqu’au procès en juin 2018, au tribunal de Thiès.

Ne voulant pas payer pour des crimes qu’il n’a pas commis, il déclare, devant le juge, avoir juste hébergé son ami Mangoné Kassé dans sa hutte. «On m’a accusé à tort d’être un membre d’un groupe d’agresseurs. Rien n’a été trouvé sur moi par les gendarmes, mais ils m’ont embarqué dans leur véhicule en disant que le couteau et le coupe-coupe ramassés sur la plage de Bargny m’appartenaient», dénonce-t-il. Il sera maintenu en prison malgré le fait qu’il ait clamé son innocence. «J’ai beau nier et crier mon innocence, les enquêteurs n’ont cru à ma version, alors qu’aucun indice de preuves n’a été trouvé contre moi», regrette l’ex-détenu.   

Le juge d’instruction qui n’a fait que valider et avaliser le travail des gendarmes a aussi semblé fermer les yeux devant l’absence de charges contre Zale. A la place d’un non-lieu total, il est envoyé en jugement.  «On l’avait arrêté parce qu’une personne avait mis sa photo dans une carte d’identité falsifiée. Mais tous ses codétenus l’ont innocenté au cours de l’enquête, et le juge d’instruction n’en a pas tenu compte», rappelle le président de l’Asred.

Libération

Un mois après le procès, le verdict tombe. Toute l’accusation s’affaisse. Libéré un jeudi, Zale passa la nuit dans la prison, faute de destination. Il ne savait pas où aller. «Ma famille qui m’a cru mort et a déjà organisé mes funérailles. Je n’ai plus personne dans la vie. Je n’ai ni frère, ni sœur. Je n’ai nulle part où aller maintenant», confie-t-il pathétique. Le lendemain, les gardes ont dû appeler à la rescousse un vieux compagnon avec qui il partageait la même cellule, Ousmane Cissokho, pour l’héberger chez lui à Mbour. Il y sera logé et nourri pendant quelques jours.

Le jeudi 2 août, son ami décide d’organiser son retour à Guinguinéo. «On a partagé la même cellule quand j’étais en prison. C’est par devoir d’amitié et par humanisme que je l’ai aidé», confie M. Cissokho. Le retour en famille n’a pas été chose aisée pour celui qui espérait un accueil triomphal. Avec un papa malade croulant sous le poids de l’âge, une maman retournée au village pour des raisons de santé, un frère décédé au cours de sa détention…

Zale ne se souvient plus de rien. Pas même de son âge. Aucune pièce d’identification avec lui. Plus aucun souvenir des circonstances de son arrestation. «J’ignore même les détails de mon arrestation», avoue-t-il. Son vécu en prison lui laisse des souvenirs qu’il peine à oublier. «Ça m’a beaucoup marqué et laissé des  séquelles. C’est comme si le monde continue de tourner, mais vous n’en faites plus partie». Sa narration est interrompue par des larmes. Après une relance subtile, il reprend la parole. Le mot prison le replonge dans un souvenir : «Si je dois retourner en prison, je préfère encore me flinguer».  

L’après-prison

Sa sortie de prison a été une étape douloureuse. Libéré sans argent ni emploi, il se retrouve, à nouveau, dans un environnement social qui l’expose à la récidive. Zale sourit avec fierté et clame haut et fort que «la victoire appartient aux croyants». «Je réclame une indemnisation pour réparer le tort et le préjudice que j’ai subi durant ces 11 années», plaide-t-il sans espoir. Certes, «l’étiquette d’ex-taulard» lui colle désormais à la peau, mais sa libération lui a permis de se projeter vers l’avenir. A force de volonté et de courage, parfois au péril de sa vie, celui dont le parcours de réinsertion fait figure d’exemple, tente de réussir à regagner sa place dans la société. Il décide de renaître, malgré les nombreux obstacles qui lui barrent le chemin vers une «vie normale».

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